Première partie

15 Avr 2011

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haque soir, quand j’ai manqué le dernier train pour Maisons-Laffitte (et Dieu sait si cette aventure m’arrive plus souvent qu’à mon tour), je vais dormir en un pied-à-terre que j’ai à Paris.
Mon pied-à-terre, j’aime mieux vous le dire tout de suite, est une simple chambre portant le numéro 80 et sise en l’hôtel des Trois-Hémisphères, rue des Victimes.
Très propre et parfaitement tenu, cet établissement se recommande aux personnes seules, aux familles de passage à Paris, ou à celles qui, y résidant, sont dénuées de meubles.
Sous un aspect grognon et rébarbatif, le patron, M. Stéphany, cache un coeur d’or. La patronne est la plus accorte hôtelière du royaume et la plus joyeuse.
L’hôtel des Trois-Hémisphères a cela de bon qu’il est international, cosmopolite et même polyglotte.
C’est depuis que j’y habite que je commence à croire à la géographie, car jusqu’à présent – dois-je l’avouer ? – la géographie m’avait paru de la belle blague.
En cette hostellerie, les nations les plus chimériques semblent prendre à tâche de se donner rendez-vous.
Et c’est, par les corridors, une confusion de jargons dont la tour de l’ingénieur Babel, pourtant si pittoresque, ne donnait qu’une faible idée.

 

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Deuxième partie

14 Avr 2011

ai dit plus haut que ma chambre porte le numéro 80. Elle est donc voisine du 81.
Depuis quelques jours, le 81 était vacant.

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Un soir, en rentrant, je constatai que, de nouveau, j’avais un voisin, ou plutôt une voisine.
Ma voisine était-elle jolie ? Je l’ignorais, mais ce que je pouvais affirmer, c’est qu’elle chantait adorablement. (Les cloisons de l’hôtel sont composées, je crois, de simple pelure d’oignon.)
Elle devait être jeune, car le timbre de sa voix était d’une fraîcheur délicieuse, avec quelque chose, dans les notes graves, d’étrange et de profondément troublant.
Ce qu’elle chantait, c’était une simple et vieille mélodie américaine, comme il en est de si exquises.
Bientôt la chanson prit fin et une voix d’homme se fit entendre.
– Bravo ! miss Ellen, vous chantez à ravir, et vous m’avez causé le plus vif plaisir… Et vous, maître Sem, n’allez-vous pas nous dire une chanson de votre pays ?
Une grosse voix enrouée répondit en patois négro-américain :
– Si ça peut vous faire plaisir, monsieur George.
Et le vieux nègre (car, évidemment, c’était un vieux nègre) entonna une burlesque chanson dont il accompagnait le refrain en dansant la gigue, à la grande joie d’une petite fille qui jetait de perçants éclats de rire.

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– A votre tour, Doddy, fit l’homme, dites-nous une de ces belles fables que vous dites si bien.
Et la petite Doddy récita une belle fable sur un rythme si précipité, que je ne pus en saisir que de vagues bribes.
– C’est très joli, reprit l’homme ; comme vous avez été bien gentille, je vais vous jouer un petit air de guitare, après quoi nous ferons tous un beau dodo.

 

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Troisième partie

11 Avr 2011

 homme me charma avec sa guitare.

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A mon gré, il s’arrêta trop tôt, et la chambre voisine tomba dans le silence le plus absolu.
– Comment, me disais-je, stupéfait, ils vont passer la nuit tous les quatre dans cette petite chambre ?
Et je cherchais à me figurer leur installation.
Miss Ellen couche avec George.
On a improvisé un lit à la petite Doddy, et Sem s’est étendu sur le parquet. (Les vieux nègres en ont vu bien d’autres !)
Ellen ! Quelle jolie voix, tout de même !
Et je m’endormis, la tête pleine d’Ellen.
Le lendemain, je fus réveillé par un bruit endiablé. C’était maître Sem qui se dégourdissait les jambes en exécutant une gigue nationale.
Ce divertissement fut suivi d’une petite chanson de Doddy

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, d’une adorable romance de miss Ellen, et d’un solo de piston véritablement magistral.
Tout à coup, une voix monta de la cour.
– Eh bien ! George ; êtes-vous prêt ? Je vous attends.
– Voilà, voilà, je brosse mon chapeau et je suis à vous.
Effectivement, la minute d’après, George sortait.
Je l’examinai par l’entrebâillement de ma porte.

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C’était un grand garçon, rasé de près, convenablement vêtu, un gentleman tout à fait.

 

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Quatrième partie

11 Avr 2011

 
ans la chambre, tout s’était tu.

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J’avais beau prêter l’oreille, je n’entendais rien.
Ils se sont rendormis, pensai-je.
Pourtant, ce diable de Sem semblait bien éveillé.
Quelles drôles de gens !
Il était neuf heures, à peu près. J’attendis.
Les minutes passèrent, et les quarts d’heure, et les heures. Toujours pas un mouvement.
Il allait être midi.
Ce silence devenait inquiétant.
Une idée me vint.
Je tirai un coup de revolver dans ma chambre,

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et j’écoutai. Pas un cri, pas un murmure, pas une réflexion de mes voisins. Alors j’eus sérieusement peur. J’allai frapper à leur porte.

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– Open the door, Sem ! … Miss Ellen !… Doddy ! Open the door…
Rien ne bougeait ! Plus de doute, ils étaient tous morts. Assassinés par George, peut-être Ou asphyxiés ! Je voulus regarder par le trou de la serrure. La clef était sur la porte. Je n’osai pas entrer. Comme un fou, je me précipitai au bureau de l’hôtel.

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– Madame Stéphany, fis-je d’une voix que j’essayai de rendre indifférente, qui demeure à côté de moi ?
– Au 81 ? C’est un Américain, M. George Huyotson.
– Et que fait-il ?
– Il est ventriloque.

 

Alphonse Allais

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